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Partir – Issa Makhlouf

On part pour s’éloigner du lieu qui nous a vu naître et voir l’autre versant du matin.
On part à la recherche de nos naissances improbables.

Pour compléter nos alphabets. Pour charger l’adieu de promesses. Pour aller aussi loin que l’horizon, déchirant nos destins, éparpillant leurs pages avant de tomber – quelquefois – sur notre propre histoire dans d’autres livres.
On part vers des destinées inconnues. Pour dire à ceux que nous avons croisés que nous reviendrons vers eux et que referons connaissance.

On part pour apprendre la langue des arbres qui, eux, ne partent guère. Pour lustrer le tintement des cloches dans les vallées saintes. A la recherche de dieux plus miséricordieux. Pour retirer aux étrangers le masque de l’exil. Pour confier aux passants que nous sommes, nous aussi, des passants, et que notre séjour est éphémère dans la mémoire et dans l’oubli. Loin des mères qui allument les cierges et réduisent la couche du temps à chaque fois qu’elles lèvent les mains vers le ciel.
On part pour ne point voir vieillir nos parents.

On part dans la distraction de vies gaspillées d’avance.

On part pour annoncer à ceux que nous aimons que nous aimons toujours, que notre émerveillement est plus fort que la distance et que les exils sont aussi doux et frais que les patries.

On part pour que, de retour chez nous un jour, nous nous rendions compte que nous sommes des exilés de nature, partout où nous sommes.
On part pour abolir la nuance entre air et air, eau et eau, ciel et enfer. Nous riant du temps, nous contemplons désormais l’immensité. Devant nous, comme des enfants dissipés, les vagues sautillent pendant que la mer file va entre deux bateaux. L’un en partance, l’autre en papier dans la main d’un petit.
On part comme un clown qui s’en va de village en village, emmenant ses animaux qui donnent aux enfants leur première leçon d’ennui.

On part pour tromper la mort, la laissant nous poursuivre de lieu en lieu. Et on continuera de faire ainsi jusqu’à nous perdre, jusqu’à ne plus nous retrouver nous-mêmes là où nous allons, afin que jamais personne ne nous retrouve.

Rédigé par Ellga

2 janvier 2010 à 2:26

Publié dans Article/Littérature, Texte

“Le Relai – Thérapie de choc – Ou es tu” -Navo

Ces textes sont des extraits du blog du talentueux Navo http://blavog.free.fr que j’invite fortement à aller visiter

Le relai

Elle n’en peut plus de ce mec.
Il répond une fois sur quatre, ils se voient à l’occasion, ils prennent un verre et ils baisent. Ça la rend folle parce qu’elle crève d’amour pour lui. Elle se sent conne et pas aimée.
A chaque fois qu’il abuse de sa position, à chaque fois qu’il lui dit “bah c’est pas grave, on se voit plus tard dans la semaine” alors qu’elle attend qu’il insiste, qu’il insiste encore pour la voir ce soir, à chaque fois qu’il profite de la situation – souvent sans faire exprès, parce que, après tout, il s’en fout un peu beaucoup de tout ça – qu’il sort gagnant d’un combat dont il ignore jusqu’à l’existence, elle se promet de partir.
Mais elle ne part pas.
Ou alors pas loin.
Elle n’en peut plus de ce mec.

Finalement, à bien y réfléchir, la seule chose qui pourrait la sauver de ce mec, c’en est un autre. C’est comme ça. Elle ne peut pas être seule.
Elle a trop peur.

Tiens ! Voilà un autre mec.
Elle lui saute dessus. Ah ! Comme c’est bon un mec qui répond au téléphone, qui n’a pas l’air d’un chien qui a pissé sur le tapis quand ils se réveillent ensemble le matin. Bon, elle ne crève pas d’amour pour lui. C’est pas pareil. C’est moins fulgurant. Moins théâtral. Limite, reposant.
Bon… Lui a l’air très amoureux mais bon, elle ne peut pas forcer ces choses là. Elle se sent complètement libre. C’est épanouissant de ne plus être prisonnière d’un mec qui n’en a rien à foutre.
Elle grimace quand elle repense à son ancienne relation. Il claquait des doigts et elle rappliquait, prête à faire des pirouettes à accepter l’inacceptable pourvu qu’il la laisse lui tenir la main. C’était pathétique.
Ce nouveau mec est beaucoup mieux ! C’est beaucoup plus équilibré comme ça !

Lui… Eh bien…
Lui, il n’en peut plus de cette fille.
Elle répond une fois sur quatre, ils se voient à l’occasion, ils prennent un verre et ils baisent. Ça le rend fou parce qu’il crève d’amour pour elle. Il se sent con et pas aimé…

http://blavog.free.fr/blavog/index.php/le-relai/

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Thérapie de Choc

Il se souvenait d’une époque pas si lointaine où il était tout l’inverse. Il affrontait l’amour comme on affronte des dragons avec la peur d’échouer. Cette peur qui lui procurait la joie de vaincre. Il tombait amoureux comme on tombe d’un avion. Vite, fort, effrayé mais excité par ce sol qui se rapproche.

Aujourd’hui, il tombait amoureux comme on glisse lentement sur un toboggan presque plat. C’était lui qui se poussait en avant, qui décidait des glissades, affreusement conscient qu’il pouvait se lever et descendre quand il voulait. La seule chose qu’il avait, c’était l’espoir que la prochaine qui lui tende la main, le tire jusqu’au bord d’une falaise et le jette à la mer. En lui disant “je t’attends en bas”.

Thérapie de choc.

http://blavog.free.fr/blavog/index.php/blase/

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Qui es-tu ?

J’ai envie.
J’ai envie d’être dans une soirée et que l’on s’isole dans une pièce à côté. J’ai envie d’entendre les autres rire, les basses de la musique étouffée taper contre les murs. Distinguer quelques éclats de phrases depuis notre cachette. Là, derrière la porte, sur un canapé garni de manteaux, lumière tamisée, parler ou se taire, rien que tous les deux.

Je ne sais pas encore qui tu es mais voilà ce que je veux.

J’ai envie qu’on soit surpris par une averse et que l’on court en criant sur un trottoir presque désert de Paris en automne. Entre des feuilles mortes et un petit ruisseau qui se forme dans le caniveau. J’ai envie que tu me dépasses et de t’attraper la main, de m’arrêter, de te tirer vers moi et de t’embrasser sous la pluie.

Promis, dès que je sais qui tu es, on le fait.

J’ai envie d’être assis par terre dans ton petit appartement, écoutez ta musique et me moquer de tes photos. Attends tu connais pas ce morceau, tiens écoute. Houlà, non, tu veux me faire boire ou quoi ? Qui sait ? Silence. Regards.

Je ne sais pas qui tu es. Je sais qui tu n’es plus. C’est déjà ça…

http://blavog.free.fr/blavog/index.php/qui-es-tu/

Rédigé par Ellga

7 décembre 2009 à 2:28

Publié dans Article/Littérature, Texte

Discours de Pablo Neruda – Prix Nobel de littérature 1971

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Il meurt lentement celui qui devient esclave de l’habitude refaisant tous les jours les mêmes chemins, celui qui ne se risque jamais à porter une nouvelle couleur ou qui ne parle jamais à un inconnu.

Il meurt lentement celui qui ne change pas de cap , celui qui ne renverse pas les tables lorsqu’il est malheureux au travail ou en amour, celui qui ne prend pas de risques pour réaliser ses rêves, celui qui, pas une seule fois dans sa vie, n’a fui les conseils sensés.

Il meurt lentement celui qui ne voyage pas, celui qui ne lit pas, celui qui n’écoute pas de musique, celui qui ne sait pas trouver grâce à ses yeux.

Il meurt lentement celui qui détruit son amour-propre, celui qui ne se laisse jamais aider, celui qui passe des jours à se lamenter de sa propre malchance ou de la pluie incessante.

Il meurt lentement celui qui abandonne un projet avant de l’avoir commencé, celui qui ne pose pas de questions sur les sujets qu’il ne connaît pas, celui qui ne répond pas quand on lui demande quelque chose qu’il connaît.

Nous évitons la mort, à petites doses, en nous souvenant sans cesse qu’être vivant est un effort qui va bien au delà du simple fait de respirer.

Vivez maintenant. Risquez-vous aujourd’hui. Agissez tout de suite.
Ne vous laissez pas mourir lentement. Ne vous privez pas d’être heureux.

Rédigé par Ellga

28 juin 2009 à 7:11

Albert Cohen- Extrait de Belle du Seigneur

Il raccrocha, se tourna vers elle. — Sache, ô cousin chéri, que le dixième manège est justement la mise en concurrence. Panurgise-la donc sans tarder, dès le premier soir. Arrange-toi pour lui faire savoir, primo que tu es aimé par une autre, terrifiante de beauté, et secundo que tu as été sur le point d’aimer cette autre, mais que tu l’as rencontrée, elle, l’unique, l’idiote de grande merveille, ce qui est peut-être vrai, d’ailleurs. Alors, ton affaire sera en bonne voie avec l’idiote, kleptomane comme toutes ses pareilles.

Et maintenant elle est mûre pour le dernier manège, la déclaration. Tous les clichés que tu voudras, mais veille à ta voix et à sa chaleur. Un timbre grave est utile. Naturellement lui faire sentir qu’elle gâche sa vie avec son araignon officiel, que cette existence est indigne d’elle, et tu la verras alors faire le soupir du genre martyre. C’est un soupir spécial, par les narines, et qui signifie ah si vous saviez tout ce que j’ai enduré avec cet homme, mais je n’en dis rien car je suis distinguée et d’infinie discrétion. Tu lui diras naturellement qu’elle est la seule et l’unique, elles y tiennent aussi, que ses yeux sont ouvertures sur le divin, elle n’y comprendra goutte mais trouvera si beau qu’elle fermera lesdites ouvertures et sentira qu’avec toi ce sera une vie constamment déconjugalisée.

Pour faire bon poids, dis-lui aussi qu’elle est odeur de lilas et douceur de la nuit et chant de la pluie dans le jardin. Du parfum fort et bon marché. Tu la verras plus émue que devant un vieux lui parlant avec sincérité. Toute la ferblanterie, elles avalent tout pourvu que voix violoncellante.

Vas-y avec violence afin qu’elle sente qu’avec toi ce sera un paradis de charnelleries perpétuelles, ce qu’elles appellent vivre intensément.
Et n’oublie pas de parler de départ ivre vers la mer, retiens bien ces cinq mots. Leur effet est miraculeux. Tu verras alors frémir la pauvrette. Choisir pays chaud, luxuriances, soleil, bref association d’idées avec rapports physiques réussis et vie de luxe. Partir est le maître mot, partir est leur vice. Dès que tu lui parles de départ, elle ferme les yeux et elle ouvre la bouche. Elle est cuite et tu peux la manger à la sauce tristesse. C’est fini.

Rédigé par Ellga

27 mai 2009 à 2:49

Publié dans Article/Littérature, Texte

André Breton – Le Verbe Être

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n’a pas d’ailes, il ne se tient pas nécessairement à une table desservie sur une terrasse, le soir, au bord de la mer. C’est le désespoir et ce n’est pas le retour d’une quantité de petits faits comme des graines qui quittent à la nuit tombante un sillon pour un autre. Ce n’est pas la mousse sur une pierre ou le verre à boire. C’est un bateau criblé de neige, si vous voulez, comme les oiseaux qui tombent et leur sang n’a pas la moindre épaisseur.

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Une forme très petite, délimitée par un bijou de cheveux. C’est le désespoir. Un collier de perles pour lequel on ne saurait trouver de fermoir et dont l’existence ne tient pas même à un fil, voilà le désespoir.
Le reste, nous n’en parlons pas. Nous n’avons pas fini de deséspérer, si nous commençons. Moi je désespère de l’abat-jour vers quatre heures, je désespère de l’éventail vers minuit, je désespère de la cigarette des condamnés.

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. Le désespoir n’a pas de coeur, la main reste toujours au désespoir hors d’haleine, au désespoir dont les glaces ne nous disent jamais s’il est mort. Je vis de ce désespoir qui m’enchante. J’aime cette mouche bleue qui vole dans le ciel à l’heure où les étoiles chantonnent.

Je connais dans ses grandes lignes le désespoir aux longs étonnements grêles, le désespoir de la fierté, le désespoir de la colère. Je me lève chaque jour comme tout le monde et je détends les bras sur un papier à fleurs, je ne me souviens de rien, et c’est toujours avec désespoir que je découvre les beaux arbres déracinés de la nuit. L’air de la chambre est beau comme des baguettes de tambour. Il fait un temps de temps.

Je connais le désespoir dans ses grandes lignes. C’est comme le vent du rideau qui me tend la perche. A-t-on idée d’un désespoir pareil! Au feu! Ah! ils vont encore venir…
Et les annonces de journal, et les réclames lumineuses le long du canal. Tas de sable, espèce de tas de sable!

Dans ses grandes lignes le désespoir n’a pas d’importance. C’est une corvée d’arbres qui va encore faire une forêt, c’est une corvée d’étoiles qui va encore faire un jour de moins, c’est une corvée de jours de moins qui va encore faire ma vie.

Extrait de “Le révolver à cheveux blanc”

Rédigé par Ellga

23 mai 2009 à 2:48

Publié dans Article/Littérature, Texte

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